Moi adolescent : la natation

Peu importe pour quel maillot j’optais, mon corps était un blasphème. Soit je mettais le petit slip qui se mouille, se moule et révèle le spectacle de toutes les grossièretés situées entre mes jambes, et je vous épargne les anecdotes de ma principale grossièreté qui avait la fâcheuse tendance à la proéminence aléatoire et soudaine, ce qui me donnait l’air d’une vicieuse petite gargouille libidineuse en string ; soit je mettais le short parachute qui dissimulait tout cela, mais me donnait l’air d’un squelette en tutu. J’optais pour le squelette en tutu et mon Dieu, quand j’y pense, heureusement, que je n’ai jamais ajouté de palme à cette espèce d’absurdité aquatique ! Quelle comédie du diable j’aurais infligé à tous ces pauvres gens qui ne demandaient rien qu’un peu d’eau et de fraîcheur par ces journées déjà si proches des enfers par leurs chaleurs étouffantes. Que de regards abîmés, perdus, souillés ; ces yeux-là n’auraient plus jamais pu être lavés, mon Dieu.

Dès que j’entrais dans cette vaste arène du chaos agitée d’odeurs âcres de chlore et d’humidité, d’explosion de lumières ondoyantes sur toutes les surfaces réfléchissantes et d’inaudibles cris stridents et de murmures du néant, j’avais un seul objectif en tête : l’eau, vite, au fond, disparaître.

La brasse

La brasse imite la grenouille et comme j’avais un corps fort proche de celle-ci, c’était la seule nage que j’arrivais à accomplir à peu près correctement sans trop mourir.

Le crawl

Le crawl consiste à mouliner les bras alternativement de l’arrière vers l’avant tandis que la tête plonge sous l’eau par intermittence tout en battant des pieds. Impossible pour moi de synchroniser tout cela : lorsque je cherchais à prendre de l’air, ma tête était toujours sous l’eau et j’échappais à chaque fois à une demi noyade. Pour moi, cette nage n’était qu’une longue et lente agonie, j’avais l’air d’un vieux phoque qui lutte pour sa vie, la queue prise dans une hélice de sous-marin.

Le dos crawlé

C’est à peu près la même manœuvre que le crawl, mais sur le dos, donc pire ! Et puis, j’ai toujours trouvé ceux qui maîtrisaient cette nage extrêmement prétentieux. Vous pouvez fouiller dans votre tête, vous allez vous apercevoir que, généralement, seules les femmes un peu hautaines se permettent cette petite nage de fantaisie.

Alors, pour ce fameux dos crawlé, non seulement, je m’enfonçais toujours un coup sous l’eau à chaque tour de bras, histoire de gober une bonne gorgée tiède de miasme humain à la javel, mais en plus j’avais une hantise : “Le bord”.

Peu importe où j’étais, j’avais toujours peur que ma tête heurte le bord de la piscine. Ça ne m’est jamais arrivé, mais j’ignore pourquoi, j’envisageais cette perspective de collision comme une mort atroce. Au premier tour de bras, j’anticipais déjà le choc, mon regard paniqué passait des tuiles du plafond que je comptais, paniqué à l’idée d’en rater une (vingt-quatre tuiles et trois lampes néon avant le bord exactement), à essayer de regarder derrière moi en vain. Je n’arrivais pas à tordre ma nuque suffisamment, ce qui, vu de l’extérieur, me donnait probablement l’air d’un serpent marin en pleine crise d’épilepsie, mais vu de l’intérieur, c’était pire ! J’étais dans une machine à laver, ça partait dans tous les sens dans un tourbillon de plans écœurant, passant de tuile de plafond aux néons, plongeant dans l’eau bouillonnante et tournoyante d’horizons flous, c’était coloré, c’était strié de personnages qui marchaient n’importe où, sur les murs et plafond, ça tanguait, ça tanguait et tout ça environné de sons et de cris, de voix d’outre-tombe qui passaient successivement d’un brouillard étouffé sous l’eau à des éclats d’ouvertures aiguës dans un espace plein de réverbération qu’on devinait de métal, de béton et de verre.

Bref, le dos crawlé : je n’étais pas fan.

La nage papillon

J’ai tenté l’attraction, une seule et suffisante fois.

La piscine était heureusement presque déserte, j’avais tout planifié : proche de la fermeture, peu de témoins.

J’avais décidé dans un moment d’égarement de tenter la manœuvre. Alors voilà, on va visualiser la scène d’un peu plus loin. Traveling arrière, parce qu’il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas voir de trop près.

On visualise donc, là-bas, l’andouille que j’étais dans la petite profondeur avec son bonnet de travers, qui soudain se redresse avec le niveau de l’eau à hauteur de tutu. Comme un voleur, il jette un coup d’œil autour de lui et dans un étrange élan, il écarte les bras et se jette vers l’avant et horizontalement, comme une sorte de crucifix qui se décrocherait d’un mur et basculerait soudainement vers l’avant, ce qui a pour prodigieux résultat de provoquer un colossal son de gifle, avec écho s’il vous plaît ! L’andouille disparaît sous l’eau dans les abîmes (un mètre de profondeur…), puis ses deux bras remontent en désordre à la surface, cherchant à s’accrocher à quelque chose. Ensuite, l’andouille réapparaît, baisse sa tête toute désorientée et sonore, récupère discrètement son bonnet qui flotte mollement devant lui, rejoint prestement le bord, le cou rigidifié et névrotique, la tête toujours baissée sans jamais regarder autour de lui, jaillit hors de la piscine et glisse comme une ombre dans les vestiaires furtivement, pour ne plus jamais, jamais, jamais réapparaître…

Voilà, pour l’épopée légendaire de ma traversée de l’océan en nage papillon.

Ma carrière en natation était à considérer avec réserve.