Moi adolescent : le football

Adolescent, je me demandais toujours comment, dans un espace-temps limité, dans un univers infini constellé d’étoiles et que l’on observe avec un outil dont on ignore tout, à savoir notre propre esprit, comment (j’écris bien “comment”) peut-on mettre en priorité dans son éphémère existence le fait de pousser à l’aide de ses pieds une sphère molle d’un point A à un point B ? Et le plus ahurissant, c’est que je constatais que certains y passaient la journée et finissaient même par en faire un métier abondamment rétribué en menue monnaie sonnante et trébuchante, en moult créatures lascives, villas avec piscines et autres vanités de cet acabit. Chose encore plus étrange pour moi, ces experts du poussage de sphères molles étaient sans cesse photographiés sur la partie supérieure du corps ! J’aurais peut-être trouvé plus de sens si on avait photographié leurs jambes et leurs pieds, mais là… Qu’est-ce qu’il y avait de si important à photographier ?

Tout cela, m’était d’une insondable incompréhension.
Moi grand footballeur : mon coup d’éclat !
Lors d’une partie de football à laquelle je n’avais pas pu trouver une échappatoire, mais où j’avais tout de même trouvé le moyen de me poster à la défense (là où j’évitais le plus possible de me retrouver avec la sphère molle entre mes pattes incompétentes), un des joueurs de l’équipe adverse a eu l’idée saugrenue de “dégager” la balle vers le cube que j’étais censé protéger depuis le centre du terrain. Il fit donc décoller la balle directement vers le ciel et moi, comme toujours, bien connecté à la réalité et à ce qu’on est censé y faire, j’avais la bouche ouverte et je m’extasiais devant la beauté de l’hyperbole que la trajectoire de la balle dessinait dans l’espace. Puis je pris conscience que sa trajectoire finissait sur un problème : moi… et je pensais alors : “Ha.”

Oui, je sais, c’est fou, vous vous dites que j’aurais pu penser “Ho”, mais j’avais pensé “Ha.”

Mon cerveau bien entendu, comme d’habitude dans ce genre de situation, trouve utile de déconnecter le néocortex pour passer uniquement en limbique ; comme ça, les probabilités que tout débouche sur une situation ridicule est à peu près certaine.

Mon brillantissime cerveau estima alors qu’entamer une figure de style appelée “tête” semblait le plus adapté à la situation et il me fit faire une sorte de bond de grenouille raide d’à peu près trois plantureux centimètres de hauteur, la tête penchée vers l’avant et j’atterris sur le sol, tout intrigué de n’avoir ressenti aucun impact. Ce qui était fort logique, puisque la sphère molle était encore située à deux mètres en l’air devant moi.
Oui, deux mètres, mon cerveau était d’une précision éblouissante. Si j’étais tireur d’élite, à ma première mission on me retrouverait mort, de MA balle, dans MA tête, et tout ce qu’il y aurait à espérer de ce spectacle lamentable, c’est que ça passe pour un suicide.

En attendant, la sphère, elle, toute remplie de ses convictions gravitationnelles, continuait son funeste projet et rebondit donc sur le sol juste à mes pieds. Moi, toujours aussi raide et le visage penché vers l’avant, je la vis distinctement venir s’écraser en gros plan sur mon visage dans un retentissant claquement de caoutchouc. Je ne me souviens pas par où elle est partie ensuite, mais, avant l’impact, j’ai cru l’espace d’un instant l’avoir vu esquisser un sourire vengeur et je crois savoir pourquoi : je pense que la sphère m’en voulait de l’avoir trouvée molle et elle avait raison, elle était plutôt rigide.

Il me semble qu’après cette mise au point entre la sphère rigide et moi, l’univers entier s’est arrêté un instant et tout s’est mis à regarder dans la direction de ma grosse fraise écarlate. J’avais l’air d’un chat ébouriffé qui vient de prendre un coup de spray rempli d’eau. Puis tout, absolument tout autour de moi, éclata de rire !

Ma carrière de footballeur était réduite à néant.