Moi adolescent : le tennis

Alors, le tennis, il fallait courir, beaucoup courir, et je courais à peu près aussi vite qu’un pingouin cardiaque, les poches pleines de harengs. Oui, j’avais de grandes jambes, certes, mais aucun moyen de propulsion, pas de cul, aucune viande nulle part ; je ne suis même pas certain que j’avais du sang, ni sur les cuisses, ni sur les mollets, ni même autour des orteils. Rien. Des os,  je courais sur des fourchettes.

Je vivais dans un vaste quartier social aux abords des champs dans un clos et ce que j’ai connu du tennis, je le pratiquais avec mon petit voisin ; c’était un spectacle qu’il va nous falloir vite oublier.

Bon, j’ai tout de même des excuses : avec ma vie de pauvre, j’avais une raquette de bûcheron tout en bois dense trouvée sur les poubelles, avec un tamis étroit et éloigné du poignet, ce qui ajoutait au poids déjà conséquent, par principe de levier. C’était une “Snauwaert”, même ce mot alourdissait la raquette ! Mon ami, lui, avait la raquette de la fée clochette, tout en aluminium, avec un tamis large et proche du poignet, une “Donnay” qui sonnait comme un don du ciel plein de légèreté. Et pour ajouter à son avantage, ses parents lui payaient carrément des cours de tennis, le luxe. Je précise tout ça pour minimiser la profondeur des ténèbres de votre jugement à mon endroit, du fait qu’il avait trois ans et vingt-cinq têtes en moins que moi. Quel tableau ! On avait d’un côté une espèce de projet d’elfe rachitique qui essayait de soulever sa hache à deux mains de troll, en vain, face à un petit farfadet sautillant dans tous les sens avec son petit fleuret tournicotant et picotant, et il me fichait des raclées toutes plus monumentales les unes que les autres. Il m’outrageait le séant en sifflotant l’air de Belle et Sébastien, je pense que pour lui j’étais un punching-ball qu’il utilisait pour ne pas perdre la main (c’était vilain de faire ça).

Ce traitement de faveur, de la part de ce fourbe petit lutin électrique au service du malin, tassa très rapidement mon enthousiasme tout au fond de mon petit cœur en papier, et très vite, j’envisageais de jouer contre un mur dans mon coin en attendant la fin des temps, mais même le mur courait plus vite que moi…

Le tennis a eu l’honneur d’être la plus brève de mes humiliations sportives d’adolescent.