Moi adolescent : le volley-ball

Le service

Vous aviez d’un côté, les mâles alphas avec leurs services professionnels, tout en muscle et en souplesse, qui jetaient la balle verticalement devant eux pour, d’un bond fauve et céleste, rejoindre la sphère tournoyante au ralenti dans les airs puis, dans une élégance folle, ils frappaient sur la balle d’un son net et précis pour l’envoyer suivant une trajectoire pleine de confiance, là où la mort de l’adversaire régnait déjà.

Et puis, vous aviez moi. Moi et mes éternels services en cuillère.

Oui oui, cuillère, parfaitement. Je suis toujours resté à la cuillère, je n’ai jamais pu accéder à la fourchette.

La cuillère, juste le mot. Dites-moi où, où dans le mot cuillère, on trouve quelque chose qui évoque un peu de dignité ?

Et je m’excuse pour les cuillères, je les aime beaucoup, mais tout de même, allez appeler un noble lion “cuillère” ?! Ou un prince ? Le prince cuillère ? Je n’y suis pour rien moi, si ce mot ridiculise tout ce qu’il approche et si j’ai offusqué une cuillère ! Qu’elle voit ça avec ses parents, parce que, de toute évidence, c’était d’obscures sadiques.

Donc moi, je tentais un ersatz de “service”, en cuillère donc, avec mes bras puissants de cancrelat. Et à propos de mes bras, je dois faire un détour par la manchette avant de revenir vous parler de mes légendaires “services”, histoire que vous mesuriez mieux la puissance de l’animal sauvage que j’étais.

La manchette

La manchette consiste à faire rebondir la balle sur nos deux bras joints tendus à mi-corps. Le pourquoi du comment qui justifie cette technique ? Je ne l’ai jamais compris ! Pourquoi pas les bras tendus sur les côtés et tournoyer comme une toupie en gonflant les joues comme un hamster ? Pourquoi pas les mains derrière la tête et utiliser son ventre rempli de fromage ? Pourquoi ne pas renvoyer la balle à l’aide d’une brouette ou d’un varan de Komodo ? Hein ? Pourquoi pas ? Moi je ne vois pas ce qui empêche…

Je me souviens de cette magnifique manchette qui s’était soldée par le néant absolu (ce qui d’ailleurs me donna tout de suite quelques pistes de réflexion quant à une théorie concernant la formation des trous noirs). La balle s’était contentée de poursuivre sa route à travers moi, comme si mes bras n’existaient pas. Le prof, comme d’habitude, cherchait à éviter de me regarder en me parlant, histoire de m’épargner de trouver tout son mépris dans son regard (et pour ça je l’en remercie). Sans tourner la tête vers moi, il me lança de son oreille droite : “Nowé, il faut manger plus d’américains…” Voilà voilà, comme si les feuilletons et films vitrines de la vie américaine que ma mère m’infligeait ne suffisait pas, je n’avais pas assez d’américain en moi, il me fallait de l’américain partout, ils sont forts ces Américains.

Bon alors, le “service” ! Lorsque moi, je tentais un “service”, la balle avait de toute évidence de petits projets mesquins en totale contradiction avec les miens. Lorsque je frappais la balle, et ce bien entendu, toujours d’un son flasque et comique, elle partait toujours dans une aberration géométrique non euclidienne et finissait généralement sa course en des lieux incongrus, mais toujours (et sur ce point, j’étais d’une précision folle) là où la mort de ma propre équipe régnait.

La passe

Alors d’une manière générale, je priais sans cesse que la balle ne porte jamais son regard sur moi ; je me faisais le plus discret possible et avais une tendance naturelle à m’échouer sur les bords du terrain, comme poussé par un obscur courant marin. Souvent, un membre de mon équipe devait me rappeler à ma zone : “Mais qu’est-ce que tu fais ?”, “Où tu vas ?”.

Mais malgré toutes mes techniques de fuite et mes prières au doux seigneur Jésus, il me fallait bien de temps en temps affronter le destin et assumer une passe et une passe était une chose tout à fait stupéfiante : il fallait repousser la balle des deux mains écartées sans attraper la balle, mais en ayant l’air de l’attraper tout de même. C’était beaucoup trop d’informations contradictoires pour mon corps sans vie ; lorsque la balle arrivait sur moi, toujours l’air extrêmement menaçant et moi toujours l’air extrêmement inoffensif, je me jetais vers Dieu, les bras tendus pleins d’espoir et je priais que la balle rebondisse sur mon corps au bon endroit et reparte d’un angle favorable, et ce, le plus loin possible de moi, de préférence, à jamais.

Le smash

Le smash consiste à sauter suffisamment haut pour que votre main dépasse la hauteur du filet afin d’envoyer la balle dans une trajectoire qui oblique vers la surface du sol de l’équipe adverse.

Malgré ma taille, je parvenais à peine à dépasser la hauteur du filet. Les muscles de mes jambes ne m’offraient qu’une amplitude de saut de quelques centimètres. Essayez de visualiser une statue incapable de plier les jambes qui cherche à sauter et vous aurez un aperçu de mon agilité.

Le smash est demeuré pour moi une chose totalement inatteignable, je n’essayais même pas.

Ma carrière de volley-ball était, elle aussi, inenvisageable.